Cinq choses que nous avons à leur dire
Source : Thomas Dussert, Martin Jalbert, Joan Sénéchal, le 31 mai 2012, Vigile.net
Ce texte, nous en sommes conscients, est incompatible avec le format et les conditions qu’impose l’espace médiatique pour accueillir une parole comme la nôtre — en l’occurrence trop longue, peut-être trop alambiquée, trop virulente à leur endroit. Nous n’avons pas cherché à le formater de manière à ce qu’un de nos quotidiens lui fasse peut-être la grâce de le publier. Nous voulons pourtant que ce texte soit lu. S’il vous semble en valoir la peine, faites-le connaître autour de vous.
La présente lutte pour une accessibilité égalitaire à l’éducation met au grand jour les moyens, les forces et les alliés dont dispose l’élite socio-économique qui tire profit de toutes les inégalités. Ce sont certes les éluEs inflexibles et retors qui cherchent à nous faire prendre les vessies de leurs décisions anti-sociales pour les lanternes de la nécessité économique. Ce sont aussi les agents de la répression et de l’intimidation, police et anti-émeute, qui défendraient volontiers un système autoritariste fondé sur le principe de l’ordre pour l’ordre plutôt que sur un principe de justice sociale. À ces deux protagonistes, toujours visibles et sous les feux de la rampe, il faut ajouter ces autres, plus discrets mais tout aussi influents :
1. les recteurs, principaux et autres dirigeants des établissements scolaires qui ont exigé la hausse des frais de scolarité ;
2. les juges qui ont ordonné des injonctions ;
3. enfin, les prétendus experts concentrés dans les think tanks néolibéraux, comme l’Institut économique de Montréal pour qui la hausse prévue est encore trop modeste.
Ces trois protagonistes apparaissent clairement pour ce qu’ils sont : de véritables tiers inclus engagés aux côtés des élites dirigeantes dans les décisions portant sur le monde commun et prêts à défendre celles-ci publiquement depuis les fonctions et les pouvoirs dont ils disposent. Le conflit actuel rend plus explicite encore le fait que leur inclusion est proportionnelle à l’exclusion de la société civile dont font partie les étudiantEs et leurs alliéEs, qui ne demandent pourtant pas grand-chose.
Mais tous ces puissants commis de l’ordre établi et de la richesse ne seraient rien sans un autre allié de taille : les grands médias, ces véritables machines interprétatives capables d’orienter et de façonner une « opinion publique » (car on postule toujours qu’il n’en existe qu’une…) dont ils alimentent et réconfortent les pulsions conservatrices ordinaires. Si les médias mainstream usent de la puissance dont ils sont dotés — la puissance de commander et faire advenir les manières de penser, de sentir et de percevoir les réalités —, ils le font, pour le cas précis de la lutte étudiante, dans une direction très précise : en cherchant à dissiper et à décourager les efforts visant à construire un monde meilleur, en tentant d’anéantir le désir et l’espérance de maîtriser son destin, en s’efforçant de refermer le champ des possibles ouvert par les étudiantEs, en faisant tout pour conjurer le spectre de l’émancipation et de la révolte au nom de l’égalité et de la justice. C’est bien en quoi ils sont de grands serviteurs de l’ordre dominant, passés maîtres dans l’art d’informer la docilité et l’assujettissement collectifs. Nous avons cinq choses à leur dire.
1. Comme les élites dirigeantes qui font diversion sur le fond du conflit en cherchant à diviser et à exclure une partie du mouvement, vous êtes de véritables agents de la division et de la diversion
Un facteur de réussite des luttes sociales et politiques réside dans la capacité à éviter les brèches susceptibles de faire éclater l’union des personnes et des groupes en lutte, ces brèches par lesquelles arrivent généralement, d’un côté, l’exclusion de la partie plus contestataire et, de l’autre, la bonne vieille traîtrise de l’ensemble du mouvement par sa partie plus modérée. La solidarité tenace entre les étudiantEs, la persistance de leur combativité et la reconnaissance d’un groupe contestataire comme interlocuteur valide et protagoniste légitime de la lutte actuelle sont, selon nous, les trois principaux éléments qui font l’événement de ce mouvement politique d’envergure qui a jusqu’ici réussi à contourner cet écueil. Vous n’êtes pas seulement en train de passer sous silence cette événementialité, mais vous agissez de façon à en amoindrir l’importance, et partant, à amoindrir le mouvement lui-même. Bien plus, vous excellez dans cette tâche qui consiste à débusquer, à creuser et à grossir les brèches dans la solidarité entre les acteurs en présence. Votre manière acharnée de stigmatiser tel type de perturbation, de marginaliser tels types de manifestants, de prioriser les confrontations avec les forces de l’ordre, enfin de rechercher les altercations entre « pacifistes » et « casseurs » plutôt que de faire valoir les discours, longuement argumentés ici, plus lapidaires là, dont ces nombreuses manifestations et actions sont le cadre n’est que la face visible de vos manœuvres de diversion et de division. Par ailleurs, comme les élites dirigeantes, vous faites tout pour faire l’impasse sur la rationalité dont procèdent la lutte contre la hausse et l’ensemble des mouvements sociaux. Peut-être est-ce parce que vous êtes incapables de vous hisser à la hauteur de l’analyse globale que formulent les étudiantEs mobiliséEs, trop occupés que vous êtes à couvrir les manifestations sous le seul angle de la « violence », terme que vous employez de façon floue, comme les dirigeants, en vous gardant de spécifier s’il désigne le vandalisme, les atteintes à l’intégrité physique ou la répression policière. Peut-être est-ce parce qu’il n’existe pas, à vos yeux, une telle chose qu’une rationalité collective, se solidifiant et s’approfondissant au sein d’une lutte.
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